Chers camarades du Parti du socialisme européen,
Dix ans désormais se sont écoulés depuis que le processus qui, sous peu, nous conduirait au gouvernement de la grande majorité des pays européens, a pris le départ. Au début des années 90, nombreux étaient ceux qui, et pas seulement parmi les conservateurs, préconisaient une crise rapide et définitive des forces du socialisme européen. Après notre longue souffrance des années 80 - c'était le noyau essentiel du raisonnement - l'écroulement des régimes autoritaires à l'Est, consacrerait l'hégémonie conservatrice en Europe et ensevelirait les perspectives d'une reprise du consensus pour la gauche. Chacun de nous sait bien qu'il n'en a pas été ainsi. Et chacun de nous se souvient que justement à cette époque la gauche européenne a commencé par contre à se retrouver, suivant la spécificité des différentes réalités nationales, autour de l'urgence de donner un tournant qui rencontrerait le double besoin qui se manifestait alors dans nos sociétés: garantir la cohésion sociale, face aussi à l'apparition de ce nouveau cadre que nous appellerions par la suite " globalisation " et prédisposer un ensemble de stimuli et de compatibilités pour favoriser l'innovation des systèmes économiques nationaux.
Cohésion et innovation. C'est cette paire d'impératifs, déclinée sur différents modes dans nos programmes, qui nous a conduits au gouvernement dans le courant des années 90. Aucun de nous n'a remporté la victoire en s'enfermant dans son enclos traditionnel de valeurs. Au contraire, c'est justement la conscience de devoir sortir sur un terrain ouvert qui nous a fait rencontrer la demande provenant de nos sociétés nationales. Et c'est l'urgence d'innover nos programmes qui nous a poussés dans une direction de profonde modification de notre identité. Grà¢ce à cette opération de greffe de la culture libérale sur la souche de la culture social-démocrate qui, à des degrés différents, a accompagné la grande majorité de la gauche européenne dans la conquàªte de consensus toujours plus vastes ; et qui a marqué notre effort commun dans le niveau de qualité donné à l'intégration européenne, avec l'objectif à atteindre de la monnaie commune et les bases de l'unification politique du continent. Choix courageux, donc, qui ont permis à notre famille politique de sortir du coin où elle se trouvait au début de ces dix dernières années et d'éviter le risque de la condamnation à l'inexistence politique.
Ce n'est pas le lieu pour tenter un bilan des réalisations - bonnes ou mauvaises - des gouvernements européens de centre-gauche au cours de ces dix dernières années. Mais il est certain que nous nous trouvons devant l'épuisement de ce cycle politique. C'est justement en Italie que, il y an un peu plus d'un an, a commencé cette succession de défaites qui ont rapidement mené la droite au gouvernement de la majorité des pays européens. Maintenant notre victoires en Suède et en Allemagne nous ont donné une nouvelle espoir, et de toute faà§on les raisons des nos défaites nécessitent toute notre attention. Ces raisons sont nombreuses et pour une bonne part liées à chaque contexte national. Toutefois un fil conducteur se trouve dans notre incapacité commune à répondre de faà§on appropriée aux angoisses et aux manques de sécurité qui se sont répandus ces dernières années dans nos sociétés nationales. Au gouvernement, nous avons su assainir les économies, modifier les systèmes de protection sociale (et pas toujours de faà§on adaptée aux nouveaux risques), et guider le processus d'intégration et bien plus encore. Mais il est certain que nous n'avons pas réussi à répondre à cette peur du futur qui s'est répandue sur notre continent. Une peur liée à la transformation des identités sociales ainsi qu'un épassement du rà´le central de l'Etat-nation, c'est-à -dire aux processus que nous màªmes avons contribué à développer. Mais il est certain que les résultats produits par ces processus sur le plan des perceptions sociales nous ont largement pris au dépourvu. Et notre réponse aux angoisses qui se sont répandues dans nos sociétés a été faible, parce que telle était notre capacité de comprendre et d'interpréter le changement environnant.
A ces craintes, la droite européenne n'a pas fourni de véritable réponse, mais l'illusion de soins d'urgence. Contrairement aux années 80, lorsque le conservatisme européen et américain a su se brancher sur l'internationalisation libéraliste des marchés occidentaux, la droite que nous avons aujourd'hui en face de nous n'offre aucun dessein stratégique. Ses recettes sont vieilles (ordre), régressives (renationalisation des politiques) et paternalistes (garanties sociales charitables). Toutefois elles ont su saisir un espace politique réel, en capturant un consensus largement fondé sur l'attente d'une meilleure défense contre les embà»ches du changement. Mais dans la victoire européenne des conservateurs il y a plus. Elle recueille les fruits d'une opération mise en route dans la deuxième moitié des années 90, lorsque les chances électorales de la gauche européenne avaient atteint leur maximum et que le futur des conservateurs ne pouvait qu'apparaà®tre sombre. Cette opération, voulue surtout par Helmut Kohl, visait à ouvrir les frontières traditionnelles, idéales et culturelles du Parti populaire européen. A fin de rassembler tout ce qui s'opposait, dans chaque pays européen, à l'hégémonie politique de la gauche. Dès lors, la maison des conservateurs européens ne se baserait plus sur l'orthodoxie de la tradition idéale démocrate-chrétienne, mais plutà´t sur la capacité de s'opposer avec efficacité et dans chaque pays au consensus dont jouissaient les forces du socialisme européen et les politiques que nos gouvernements étaient entrain de réaliser. Il s'agissait d'une opération très libre mais de grande visée politique. C'est cela qui a permis, c'est bien connu, l'entrée dans le PPE de partis étrangers à la tradition démocrate-chrétienne (comme Forza Italia) mais à fort consensus électoral. Et c'est cela qui a donné la voie libre à des alliances avec des forces ouvertement national-populistes sur lesquelles s'appuient bon nombre des nouveaux gouvernements conservateurs européens. Le sens de cette ouverture est donc allé bien plus loin que les calculs de parti. Elle a coà¯ncidé avec la sortie du populisme européen du petit coin où nous l'avions rélégué, lui permettant de retrouver le pas nécessaire pour s'affirmer sur le plan électoral.
Le socialisme européen se trouve aujourd'hui devant un choix analogue. Nous ne sommes peut-àªtre pas aussi affranchis, mais nous devons àªtre aussi prévoyants. Rien ne nous dit que notre condition de minorité, dans une grande partie de nos pays comme au Parlement européen, ne pourra pas se prolonger longtemps. L'inefficacité très probable des politiques conservatrices n'est pas en soi une garantie que le balancier du consensus nous redeviendra favorable. Cela dépendra, comme au cours des années 90, de notre capacité de savoir traduire en programmes efficaces le changement et les besoins de la société. Mais il serait tout à fait velléitaire de penser que cette capacité peut se réaliser à l'intérieur de nos frontières idéales, traditionnelles. Ces frontières nous ont permis de réaliser des objectifs extraordinaires, parmi lesquels un en particulier que nos pères auraient trouvé inaccessible : civiliser le capitalisme. Il est légitime d'affirmer que l'organisation sociale dans laquelle nous nous trouvons est désormais profondément connotée pas notre culture politique. Et nous pouvons dire que nous avons contribué dans une mesure fondamentale à dessiner la civilisation européenne telle qu'elle apparait aujourd'hui.
Et toutefois ceci ne suffit plus. Nous ne pouvons pas nous contenter de défendre ce qui existe - d'ailleurs cela n'a jamais suffit à ceux qui se disaient socialistes - et pour réussir à entamer le consensus dont jouit la droite conservatrice, nous avons devant nous certains passages inévitables. Il est intéressant d'en nommer simplement deux, parmi les plus importants. Tout d'abord il est inéluctable de décliner sur un mode supra-national la nouvelle dimension du réformisme. Non pas au nom d'un cosmopolitisme générique, mais à cause du dépassement réalisé désormais de la dimension nationale du policy making. Les partis réformistes ont payé le plus grand prix de l'affaiblissement de l'Etat-nation , s'étant qualifiés par leur capacité d'utiliser cet Etat comme un puissant levier dans les politiques de socialisation. Mais aujourd'hui toute politique réformiste ne peut qu'avoir un horizon supra-national, le màªme à l'intérieur duquel sont prises les décisions qui influent sur la vie des citoyens. Mais il y a plus car la nouvelle dimension supra-nationale demande que la politique prenne une importance encore plus grande que par le passé. Et sur cette nouvelle scène, l'alternative à un affaiblissement de la politique - et donc du réformisme, qui a beaucoup plus besoin de la politique - ne pourra qu'àªtre la réduction des droits et une aggravation ultérieure de cette crise de légitimité où la globalisation a déjà conduit les gouvernements nationaux. De màªme, il est indispensable de dépasser la représentation traditionnelle du réformisme socialiste, comme projection de la dimension politique et institutionnelle du monde du travail salarié. Tandis que la représentation syndicale conserve sa force, cette correspondance entre représentation sociale et représentation politique qui a constitué pendant de nombreuses années notre principale raison d'àªtre a désormais disparu . Les causes de cette fracture sont nonmbreuses, mais la principale réside peut-àªtre dans l'individualisation du travail et dans la transformation des identités sociales qui s'ensuit. Il est donc indispensable que le réformisme socialiste choisisse de représenter la nouvelle physionomie du monde du travail et qu'il sache aussi représenter les nouvelles questions qu'il exprime, jusque dans ses composantes traditionnelles; et qu'il opère donc pour élargir les protections ainsi que les possibilités des individus de réaliser les choix fondamenteaux de la vie. Un réformisme capable de peser sur la nouvelle société des individus, en substance, il doit savoir trouver une nouvelle synthèse entre liberté et sécurité.
Si les tà¢ches que nous avons devant nous sont de cette taille, nous devons àªtre sereinement conscients qu'un grand passé n'est pas en soi la garantie d'un futur lumineux. Comme il y a dix ans nous n'avons pas d'autre choix que de sortir sur un terrain ouvert. Mais dans ce cas l'élan du changement doit àªtre beaucoup plus courageux. Nous devons mettre explicitement à l'ordre du jour la construction d'une nouvelle maison des réformismes européens. Une maison où puissent trouver leur citoyenneté toutes les cultures politiques s'opposant à la nouvelle droite européenne, et partageant avec nous l'objectif de gouverner la société européenne à l'enseigne de l'égalité des droits, des valeurs de la personne, des libertés de nombreuses personnes. On a besoin d'une famille politique supra-nationale élargie qui réunisse tous les réformistes européens, pas une installation provisoire, mais une véritable construction qui offre à toutes les cultures politiques du réformisme un lieu de rencontre pour mettre au point une proposition de programme suffisamment forte et convaincante. Un endroit où les socialistes se retrouvent avec les chrétiens-démocrates dont le séjour au PPE est de plus en plus difficile, ainsi qu'avec les courants les plus avisés du libéralisme européen et avec la culture des défenseurs de l'environnement.
Le nom de la nouvelle famille a vraiment peu d'importance. La force de nos idées de socialistes n'est pas dans l'évocation d'un nom mais dans notre capacité de traduire en termes réels les idéaux qui nous animent. Le risque que nous avons devant nous est que ces idéaux soient réduits à l'impuissance si nous ne sommes pas capables de sortir du coin où nous nous trouvons. En ce sens, l'identité peut se révéler àªtre un piège, si elle nous empàªche de saisir la force des réformismes différents du réformisme socialiste et la possibilité que la droite soit battue à travers notre coalisation avec eux. D'autre part, et nous le savons bien, au cours de ces dix dernières années, le Parti du socialisme européen a changé de physionomie. Notre famille s'est élargie à de nombreux partis ex-communistes d'Europe orientale qui se sont montrés capables non seulement de changer de sigle mais surtout de guider leurs sociétés à travers de tumultueuses transitions. De màªme nous savons bien que hors d'Europe - que l'on pense seulement à l'expérience des Dèmocrates américains - l'efficacité du réformisme s'est mesurée sur sa capacité de sortir de ses enclos confortables, idéaux et identitaires.
Ce qui risque de devenir un frein à notre efficacité, sinon une menace sur notre futur, c'est la volonté de défendre l'orthodoxie social-démocrate traditionnelle dans les formes et les contenus de notre travail commun. Il faut que le PSE ouvre rapidement ses frontières aux réformismes non-socialistes, prenant ainsi l'initiative d'un processus qui devra trouver, comme il les trouvera certainement, des interlocuteurs convaincus dans les autres familles politiques européennes. Il est prématuré d'indiquer aujourd'hui l'aboutissement final de ce processus. Mais il devra certainement passer par certaines étapes qualifiantes, comme la convergence de notre travail au Parlement européen ou l'indication d'un candidat commun pour la présidence de la prochaine Commission européenne. Nous savons en tout cas que ce processus, une fois bien mis en marche, pourra nous mener hors des bancs où nous sommes enlisés, nous redonnant de l'importance politique et évitant que le socialisme européen ne se retrouve prisionnier de ses propres conquàªtes.
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